Eva Chanoir — Maison à visiter, Interview par Romane Riquier, 2025 
— Tu viens récemment d’obtenir le Diplôme National Supérieur d’Expression Plastique avec les félicitations du jury à l’École Supérieure d’Art et de Design de Reims (ÉSAD). Comment cette formation a-t-elle façonné ta pratique artistique actuelle  ?
Ce qui me vient immédiatement à l’esprit quand il s’agit de ces cinq dernières années et de ce que ça m’a apporté, c’est l’échange. Une école d’art c’est un lieu de stimulation intense où tout est toujours en émulation. C’est un endroit un peu magique, qui provoque un nombre incalculable de rencontres, et je pense que c’est ce qui a le plus façonné mon travail jusqu’ici.
Je considère qu’on n’invente jamais véritablement rien soi-même, d’un coup, comme par enchantement. J’ai l’impression d’être constamment nourrie, sous influence : face à des œuvres formidables, en discutant avec les autres, en essayant de verbaliser ce qui se passe dans ma tête ou simplement en parcourant le quotidien. Et je pense sincèrement que c’est là-bas que j’ai autant aiguisé mon attention, en grande partie parce que dans ce cadre tout le monde t’invite à t’écouter.

— Certaines de tes pièces, notamment celle que tu proposes pour l’exposition évoque l’idée de la transition entre deux espaces. Cette mention apparait simplement lorsque tu agis avec un matériau unique. Comment cette intervention reconfigure-t-elle la perception de l’espace intérieur et extérieur ?
Sans-titre vient matérialiser une séparation entre l’intérieur et l’extérieur, et habituellement, la transparence des fenêtres participe à la projection de notre regard vers l’extérieur. L’application d’une couche de colle vient brouiller cette transparence, sans aller à l’encontre. Elle permet de stopper un instant le chemin de notre vision qui s’arrête sur les vitres qui sont alors reconsidérées en tant que surface.
Ce qui a orienté mes recherches c’est la considération pour les cadres, qui sont les premiers adjuvants de la dialectique intérieur/extérieur. Par leur fait, le regard, et le corps, ne sont pas circonscrits dans l’un ou dans l’autre. Et si les cadres nous permettent de cohabiter dans deux milieux à la fois, ils nous rappellent parfois qu’ils sont ce qui nous sépare de l’espace dans lequel nous ne sommes pas.

— L’impression de pluie sur les vitres est donnée grâce à la colle liquide que tu appliques sur des vitres pour altérer la transparence du verre. Qu’est-ce qui t’a inspiré à utiliser ce matériau ?
C’est une colle à l’eau pour enfant dont j’ai commencé à me servir lorsque j’ai réalisé la sculpture moly qui est un perce-neige enduit de plusieurs dizaines de couches de cette colle. Il en fallait une sans solvant parce que je cherchais à préserver la fleur au maximum. Pendant un temps il y a eu une centaine de fleurs suspendues dans mon atelier, chaque jour je les trempais une par une dans un pot de colle, les laissant s’égoutter sur le sol. Quand j’ai nettoyé l’atelier, il y avait cette épaisse flaque de colle séchée par terre, et comme il n’y a pas de solvant à l’intérieur j’ai pu l’arracher en un seul morceau. On imagine aisément qu’un atelier en école d’art n’est vraiment pas très propre, donc je me suis retrouvée avec toute la saleté et la peinture incrustée. C’était immonde, on aurait dit une étrange peau de poisson, mais j’avais très envie de la garder.
L’année suivante ç’a trôné toute l’année au-dessus de mon bureau, ce fragment de sol m’a amené à réfléchir aux prélèvements d’empreintes. Sans-titre est issue de références croisées qui émergeaient par rapport à cette notion, elle est un peu l’héritière des négatifs d’espaces en latex d’Heidi Bucher ou Robert Overby et des moulages transparents de Rachel Whiteread.

— Quelle place a la trace dans tes œuvres ?
Mes recherches, et les formes par lesquelles elles se concrétisent, s’intéressent aux phénomènes et à la manière dont ils agissent sur nous, en tant qu’impressions perceptives, voire mémorielles dans un rapport au corps.
Par exemple, avec L’étendue des seuils, je matérialise le seuil d’une porte en utilisant du plâtre et le mouvement d’ouverture de la porte. Par le biais de ce qui est déjà là, je rends visible l’étendue du seuil. Ce passage est une sensation qui se vit et que cette sculpture trace. C’est un lieu d’expérience, qui agit sur notre cerveau (je pense à « l’effet de seuil »), un espace concret pourtant inexistant matériellement, qui le devient par cette sculpture. On voit bien les notions de négatifs, moules, moulages, empreintes, en tant que vocabulaire d’abord lié à la sculpture, qui reviennent très souvent.
Mais il y a aussi les traces que nous laissons sur les choses, comme on peut le voir avec moly que je citais plus tôt, ou avec Si je m’assieds là assez longtemps, vidéo que j’ai réalisée dans la forêt du château de Lizières où j’étais en résidence.

— Comment envisages-tu l’impact de tes interventions in situ sur le public ?
Je vais parler spécifiquement des installations de mon diplôme, Les Couleurs du temps, parce que ce que j’adore, c’est la surprise que ces pièces peuvent créer. En fait, les spectateur.rice.s qui ne sont pas du milieu de l’art contemporain sont d’abord surpris.e.s de ce sur quoi j’invite leur attention à se porter, à savoir des éléments absolument banalisés. Un jour un enfant m’a dit « Ce que j’aime beaucoup, c’est que d’habitude, quand on va voir une exposition, on vient voir des œuvres sur les murs, et toi, tu veux qu’on regarde les murs. » Et j’étais ravie, parce que j’avais peur que des pièces comme Sans-titre, qu’on peut voir dans cette exposition, ou ciel (qui consiste en un mur recouvert de tulle blanc, transparent, donc à peine perceptible), soient un peu frustrantes pour le public.
En novembre, j’ai eu la chance de faire ma première exposition personnelle au FRAC Champagne-Ardenne dans le cadre du Prix PRISME 2024, Sans-titre y est d’ailleurs toujours exposée jusqu’au mois de décembre 2025. Ça me permet d’avoir beaucoup de retours de la part du médiateur qui me dit que la majorité du temps les spectateur.rice.s sont agréablement surpris.e.s de n’avoir rien vu. Aussi par ce qu’iels se mettent à chercher ce qu’il y a à voir, et c’est vraiment là que se situe mon intérêt.
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